Les 24 vers suivants de la traduction sont en alexandrins non rimés, avec une fois e muet à la césure, licence courante à l'époque. Il s'agissait, par plaisir, de retrouver quelque temps le rythme de l'alexandrin, que les traductions courantes négligent nécessairement. 

    La répartition des armes dans diverses pièces en fait comme des membres de la famille, cheval compris. Cette précision n’est pas qu’amusante. Elle figure l’emprise du lignage, puisque le père les lèguera à son fils, qui en fera bel usage. Bien que vieillies (parce que vieillies) elles seront invincibles. La remise de ces armes à Aiol sera l’adoubement en son sens premier : équipement guerrier.

    On comparerait utilement cet adoubement par le père à l’indifférence de Perceval dont la mère évoque l’exil, la spoliation des biens, la valeur chevaleresque, et qui, n’écoutant pas, déclare qu’il a faim. Corneille jouera plus tard sur les deux «valeurs». Rodrigue ne peut «survivre à l’honneur de son père» et doit le venger. Mais Dom Sanche d’Aragon déclare avec hauteur :

«Se pare qui voudra du nom de ses aïeux,

Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux.»






15- L’ermite, contrairement à l’idée courante, ne vit pas dans une grotte avec une biche (Vie de saint Gilles). Comme celui du Conte du graal, il est desservant d’une église, voire membre d’un monastère, ce qui n’est pas ici le cas. L’Église s’est toujours méfiée de la tentation érémitique, engendrant dérives théologiques, voire hérésies. C’est le vieux proverbe des monastères ou écoles chrétiennes : «Jamais un ni deux, toujours trois.»


16- Nous surtraduisons en «logeait», pour marquer l’excellence de Marchegai, quasi chevaleresque, et dont Aiol prend un soin particulier.


17- L’expression «douce France», déjà dans la Chanson de Roland peut abuser un lecteur moderne. La France actuelle est en gestation avec Philippe-Auguste, mais Aiol place l’action au 9ème siècle. La France n’existe pas alors, mais trois Francie, occidentale, médiane et orientale, définies par le traité de Verdun. Ces trois Francie n’ont aucune homogénéité, et regroupent des peuples, langues, cultures différents. Les traités suivants (Prüm, Meerssen, Ribemont) bouleverseront encore le partage initial. Il n’empêche que, depuis Michelet, nous nous plaisons à deviner, dans la formule «douce France», la naissance d’une identité nationale, un moment condensée en Île-de-France ou le royaume d’entre-Seine-et-Loire. La IIIe République fit aussi tenir ce rôle unificateur à Vercingétorix, Michelet et les catholiques se disputant Jeanne d’Arc.

Et Dameldieu de gloire de si boin ceur servi,

Quant vient après sa mort, que en fiertre fu mis

Encore gist a Provin, si con dist li escris.


III


Signor, or escoutés, que Dieus grant bien vos face,

Li glorïeus, li pere esperitable

Qui le ciel et le tere a trestout en sa garde!

Oies boine canchon de mervellos barnage

Bien avés oï dire et as uns et as autres

Que .xiiii. ans estut Elïes el boscage

Courechous et dolans et povres et malades,

Qu’il ne pooit lever a Noël ne as Pasques ;

Al jor de Pentecouste ne as festes plus hautes,

N’onques ne pot vestir ne cemise ne braies.

Sa moullier le gentil molt doucement le garde ;

Moisès li hermites le porquiert et porcache.

Par dalés son moustier li fist .i. abitacle

D’une part fu li dus et sa mollier de l’autre,

Et Aious en la tierche, Moisès en la quarte ;

Ses cevaus Marcegais i estoit en une autre,

Ses aubers en la quinte, en la siste sa targe.

Sa lance fu si longe ne pot en l’abitacle,

Ains remest par dehors al vent et a l’orage ;

Mais quant Elies vient premiers en l’ermitage,

Dolant fu de sa lance qui ne pot estre save

A l’espee trenchant dont li branc d’achier taille

En recaupa li ber .iii. piés,et une paume

Tant que ele pot bien entrer en l’abitacle.

Quant il en ot osté et recaupé grant mase

Ne trovast on en France issi longe d’une aune.

Sovent pleure li dus, plaint et soupire a larmes,

Regrete douce France, ses castiaus et ses marces

« Mal fesis, Loeys, biaus serouges, fieus Charles,

Qui me cachas de France et acointas Makaire

Jamais n’ert nus seus jors que ne t’en hace.

Ahi ! biaus fieus Aious! de vos ne sai que face !

servit si bien la gloire de Dieu

qu’à sa mort il fut mis en châsse,

et repose toujours à Provins, comme en témoigne un écrit.


III


Écoutez donc, seigneurs, que Dieu vous favorise,                              

lui le maître de gloire et père spirituel,                                                 

gardien universel du ciel et de la terre !

Écoutez ce beau chant de très haute noblesse :

vous avez entendu conter de toutes parts

qu’Elie est demeuré quatorze ans dans les bois,

souffrant et affligé, si pauvre et si malade

qu’il ne se levait plus, même à Noël ou Pâques ;

au jour de Pentecôte, aux autres jours de fête,

ne pouvait revêtir chemise ou pantalon.

Noblement son épouse avec douceur le veille ;

et l’ermite Moïse le  recherche et le trouve,

lui fit un logement tout près du monastère :                                   

une pièce pour lui, une autre pour sa femme,

Aiol en chambre trois, l’ermite en quatrième ;

le cheval Marchegai se logeait en une autre, 

le haubert en la cinq, en six le bouclier.

La lance était trop longue et ne logeait en chambre,

on la laissa dehors, dans le vent et l’orage ;

mais le jour où Élie s’en vint à l’ermitage,

il eut chagrin de voir sa lance sans abri.

De son épée tranchante à la lame d’acier

le baron l’accourcit de trois pieds et la paume,

pour qu’elle pût entrer à l’aise au logement.

Quand il en eut coupé et ôté une bonne longueur

il s’en fallait d’une aune qu’on en trouvât en France d’aussi longue.

Souvent, le duc pleure, se lamente et soupire à chaudes larmes,

il regrette la douce France, ses châteaux et ses marches :                         

« Tu as péché, Louis, cher beau-frère, fils de Charles,

En me chassant de France, te fiant à Macaire. 

Il n’y aura pas un seul jour où je ne te haïrai.

Ah ! beau fils, mon Aïol, que faire de vous ?

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