Et Eliës li a al flanc seree ;

Mais la resne ert rompue et renoee.

Eliës a la paume amont levee

Si en dona son fil une colee.

« Biaus fiex, che dist li dus, Dex li Saveres

Te doinst pris et barnage longe duree.

Armes as tu molt boines, et moult m'agree.

La bronge c'as vestue est si seree

Onques por caup de lance ne fu fausee;

Li elmes dont avés le teste armee

Si m'a gari de mort en grant mellee,

Ains ne fu enbarés por caup d'espee.

La vostre qu'avés çainte est si tempree

Qu'il n'a nule millor en .vii. contrees.

Se Dex vos done avoir et grant saudee,

Por Dieu n'obliés mie la vostre mere

Qui chi remaint si seule et esgaree. »

Li hermites s'en torne sans demoree

En sa capele en entre qui est sacree,

Les armes Dameldieu a recovrees,

Si a l'enfant Aiol messe chantée.

Aiols trestout armés l'a escoutee ;

En. Marchegai monta quant fu finee,

Et pendi a son col sa targe lee,

Et prist se grosse lanche viese enfumée

A Dameldieu commande et pere et mere.

La ot al departir tel doulousee,

Por l'enfant est la dame .iii. fois pasmee.

Et Aiols s'en torna sans demoree,

Et trespasse les bos et les contrees,

Les puis et les montaignes et les valees :

Or ira reconquere l'onor son pere

Dont sa mere est a tort escaitivee.

Jamais n'avra repos s'ert aquitee

Et si l'avra en Franche ains ramenée

Mais il l'ara ançois molt dessire

Et si l'ara ançois chier comperee.

Et Elie l’a ceinte au flanc de son fils,

mais la bride avait été rompue et rattachée.

Elie a levé la paume

et en a donné la colée à son fils.

« Cher fils, dit le duc, Dieu notre Sauveur

te donne longue renommée et valeur chevaleresque.

Tu as de bonnes armes et je m’en réjouis.

L’armure que tu porte est à mailles si serrées

que jamais coup de lance ne la faussa ;

le heaume qui te protège la tête

m’a bien gardé de la mort en de furieuses mêlées,

et jamais épée ne le raya.

Celle que vous avez ceinte est si bien trempée

qu’il n’y en a pas de meilleure en sept pays.

Si Dieu vous accorde grands biens et récompenses, 

pour l’amour de Lui n’oubliez pas votre mère

qui reste ici, seule et désespérée. »

Sans attendre, l’ermite s’en retourne,

rentre en sa chapelle consacrée.

Il a repris les armes divines

et célébré la messe pour le jeune Aiol.

Aiol l’a écoutée, armé de pied en cap.

Quand elle fut terminée, il monta Marchegai

suspendit à son cou sa grande targe,

et prit sa lourde et vieille lance durcie au feu ;                          

Il recommande à Dieu son père et sa mère.

Il y eut telle douleur pour la séparation

que la dame s’évanouit trois fois.

Et Aiol est parti sans tarder,

et il passe les forêts, les contrées,

les collines et les montagnes, les vallées :

le voici qui va reconquérir la gloire de son père

dont sa mère fut injustement spoliée.

Il ne se reposera jamais qu’elle ne la recouvre

et qu’il la ramène en France,

mais avant cela, il lui faudra fortement le désirer

et il l’aura payé fort cher.





















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42- Avec ces détails, commence un curieux mélange d’éléments contraires. Elie insiste bien sur le fait que ses armes sont vieilles, mais bien entretenues, et restent les meilleures du monde. Le haubert est infracassable, les éperons sont en or. De même, l’épée est essuyée. Mais faire suer le fer, terme de la forge, signifie rechauffer pour une retrempe. Peut-être faut-il entendre ensemble ces leçons opposées. Après tout, Aiol paraît bien jeune et sot (comme l’est Perceval) mais il est le meilleur des combattants. L’épée est «enfumée» (voir vers 543) et le haubert «gris», mais ce sont des armes d’exception. Elles sont autres que ce qu’elles paraissent.    

    En définitive, l’équipement guerrier vieilli est, dans la chanson de geste, l’analogon de la lignée. Cette dernière peut être miséreuse, mais sa valeur reste intacte. Dans le Conte du graal, il en va de même en apparence. Mais ce que lui raconte sa mère (père chevalier injustement exilé, frères morts, mère de noble extraction) n’intéresse pas Perceval («Donnez-moi à manger»). Ce n’est plus la lignée qui le fera chevalier (Perceval côtoie pourtant cousin, cousine, oncles, mais, sauf dans la dernière scène avec l’ermite, n’en connaît aucun comme étant de sa parentèle). S’il est chevalier exceptionnel, c’est que «li venoit de nature». On voit le changement d’optique, de la chanson de geste au roman courtois.


42 bis- Les habits sacerdotaux, mais aussi bien les armes spirituelles.




43- Avec «enfumee», on peut entendre que la lance est salie, mais tout aussi bien qu’elle a été durcie au feu, à la fumée. Plus loin, on ne traduira plus «enfumee». Les leçons «durcie au feu»  ou «faire suer le fer» n’ont été proposées que pour donner tout leur poids à des formules plus ambiguës qu’il n’y paraît.



43 bis- La douloureuse séparation d’avec la mère renvoie évidemment au Conte du graal. Mais, pour Chrétien de Troyes, la séparation est définitive, puisque la mère meurt très vite. Les deux textes, l’idée n’est pas neuve, ont d’étranges ressemblances, en même temps que des différences fondamentales. Aiol reverra son père et sa mère et leur rendra possessions et gloire. Perceval n’a plus de père, bientôt plus de mère, et semble à peine s’en soucier. Chanson de lignage contre roman phénoménologique de l’individu.

Chanson d’héritage et de fidélité au passé  contre roman  de l’intentionnalité prospective.