Que ne soie entrepris por escuier. »

Quant l’entendi Elies, molt en fu liés

« Biaus fiex, molt estes sages et afàitiés

Les armes arés vos molt volentiers. »

Isnelement le fist aparellier,

El dos li ont vestu l'auberc doublier

Et Avisse li lache l'elme ens el cief;

Puis l’apela Elies par amistiés,

Qu'il li vaudra ja çaindre le branc d'achier

Et doner la colee, s'ert chevalier.


XV


« Or en irés en France, fiex, dist li mere,

Servir roi Loeys nostre enperere.

Jhesu vos i laist faire tele saudee

Dont li cors soit garis et 1’ame savee.

Por Dieu n'obliés mie vostre chier pere

Qui chi remaint malades en tel contree,

Ne li regardera parens ne frère.

- Dame, che dist Aiols, Dex li saveres,

Qui fist et ciel et tere et mer betee,

Garisse moi et vos et mon chier pere.

Molt par fist grant pichié cil vostre frere

Qui si vous a de France escaitivee.

Mais se je puis venir en la contree,

A bataille furnie ne a joustee,

Tant i ferai de puin et de l'espee,

Enfressi c'a .i. an, ma douce mere,

Vos quic avoir vo tere si aquitee,

Qu'encore en esterés dame clamee.

Or en irai hui mais, l'aube est crevee. »

Il est venus al lit u gist ses peres,

Et Elies l'apele, çaint li l'espee

Qui tant estoit tranchant et longe et lee

Moyses li hermites l'ot aportee,

Qui .xv. ans tous entiers l'avoit gardee,

Sovent l'avoit forbie et ressuee

Qu'el ne fu enrunjie ne tressalee;

qu’on ne me traite pas comme un écuyer. »                          

Quand Elie l’entendir, il en fut fort joyeux.

« Cher fils, tu es très sage et de bonne éducation.

Je te remettrai bien volontiers les armes. »

Immédiatement, il le fit équiper,

ils lui ont mis sur le torse le haubert double                     

et Avisse lui a lacé le heaume sur la tête.

Puis Elie dit affectueusement à son fils

qu’il voulait maintenant lui ceindre l’épée d’acier

et lui donner la colée, et qu’ainsi il serait chevalier.


XV


« Allez donc en France, lui dit sa mère,

servir le roi Louis, notre empereur.

Que Jésus vous permette de si bien servir                                   

que votre corps reste intact et votre âme soit sauvée.

Pour l‘amour de Dieu, n’oubliez jamais votre cher père

qui reste ici, malade, en tel endroit

qu’il ne verra plus jamais ni père et mère, ni parents.             

- Dame, dit Aiol, Dieu notre Sauveur

qui fit et ciel et terre et vaste mer

me prenne en garde, et vous et mon cher père.

Ce fur un  grand péché que commit votre frère

de vous avoir exilée de France.

Mais si j’arrive là-bas,                                                                

que ce soit en grande bataille ou en joute,

je donnerai tant, du poing ou de l’épée,

qu’avant un an, ma douce mère,

je suis sûr d’avoir si bien libéré votre terre

que de nouveau vous serez réputée grande dame.

Je pars sans tarder, car l’aube point. »                                          

Il s’est approché du lit où repose son père,

Et Elie l’appelle par les mots consacrés, lui ceint l’épée,               

tranchante et longue et large.

C’est Moïse qui l’a apportée :

depuis quinze ans il en prenait soin,

la nettoyant souvent et l’essuyant                                                  

pour qu’elle ne fût salie ou rouillée.

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35- «Entreprendre» pourrait sans doute être traduit plus énergiquement que par «traiter». Le mot contient défi, provocation et mépris. C’est au moins «maltraiter». Tant qu’il n’est pas adoubé, s’il l’est jamais, l’écuyer n’est qu’un serviteur, chargé de besognes ordinaires : servir à table, porter les armes de rechange, soigner les chevaux...


36- Nous avons supposé la présence de valets pour équiper Aiol, la tâche étant difficile. C’est sans doute un tort. Moïse a pu faire cet office, mais avec qui d’autre, Elie étant couché et malade, et la famille étant fort pauvre ? De toute façon, le conteur n’est pas gêné par les contradictions : plus loin, Aiol réveillé en sursaut s’équipera tout seul. Nous maintenons la mauvaise traduction pour montrer qu’on ne se méfie jamais assez des habitudes et des fausses évidences.


37- «Saudee», qui se retrouvera dans la chanson,  est à la fois l’action militaire et sa solde, voire sa récompense. Aiol l’emploiera également avec une nuance de mépris à l’égard des Sarrasins battus en duel : vous avez bien reçu votre solde, votre salaire, soit : ce que vous méritez.


38- Redondance, ou distinction entre les parents (père et mère) et le reste de la parentèle ? Il peut s’agir ici du frère par alliance, c’est-à-dire du beau-frère qui l’a exilé, le roi Louis, et qui bien entendu ne lui rendra jamais visite. Mais, plus tard, Aiol va rencontrer Geraume, frère d’Elie.


39- «En la contree» : en France. Les Landes de Bordeaux sont donc considérées comme hors-France, ce dernier «pays» étant habité de gens railleurs, voire mal intentionnés.


39 bis- Dans la chanson de geste, «jeux de mains, jeux de vilain» n’a pas lieu d’être. S’il le faut, on se bat par tous les moyens. Dans le roman courtois, cela semble indigne. Sauf quand Lancelot, tombé dans la rivière, ayant perdu ses armes, est contraint un moment de se battre à mains nues. (Le chevalier de la charrette)


40- «L’aube est crevee» méritait sûrement d’être conservé tel quel.


41- «Appeler» renvoie à l’évidence à une cérémonie, et à la récitation de formules sacramentelles. («Il y aura beaucoup d’appelés et peu d’élus»). Même dans la solitude et la misère, Elie «maintient». C’est une vision solennisée de l’adoubement, mise au point par la littérature, à laquelle la réalité ne correspondait pas tout à fait : soit retrait (la simple remise d’armes), soit l’excès vers la fin du Moyen Âge, quand le roi se fait armer chevalier par Bayard, ou qu’on arme le futur Saint Louis en toute hâte, à l’âge de douze ans, quand il devient roi. Vers la fin de la chanson, les deux fils d’Aiol seront adoubés vers l’âge de dix ans, et se comporteront en combat comme les meilleurs chevaliers du monde !