XII


« Filleul , dist li hermites, je te lairai.

Volentiers te fist bien et te levai;

Je te mis non Aiol si t’apelai

Por amor de l’aiant c’o toi trovai;

Or te lairai veir s’onques t’amai

Quant jou estoi jovenes, .i. brief portai

Ne fu onques nus mieudres ne n’ert jamais,

Li non de Jhesu Crist i sont tout vrai.

- Sire, che dist Aiols, tres bien le sai,

Car par maïntes fois esgardei l’ai.

Dameldieu le vos mire quant je l’arai.

- Filleul, dist li hermites,  jel te donrai. »


XIII


Moysès prist le brief, se li dona;

De sor le destre espaule li saila.

Aiols li fiex Elie le regarda,

Ançois qu'il ait ploié  le regarda,

Bien et cortoisement se desresna :

« E Dieus!  che dist li enfes, quel brief chi a!

Makaire[s] de Losane le comperra;

Se il m'atent a cop, le chief perdra

Mes honors et mes teres me rendera. »


XIV


« Filleul, dist li hermites, tu as le brief ;

II ne fu onques mieudres ne jamais n'iert.

Tant con l'aras sor toi ne doute rien :

Fus ne te peut ardoir n'eiwe noier.

- Sire, che dist Aiols, gardés ert bien. »

Il apela son pere par amistié :

« Vous m'envoiés en France por ga[a]ignier,

Al fort roi Loeys pour acointier.

Bien savés que valés ne escuier

Ne doit aporter armes s'est chevalier.

Sire, por amor Dieu, m'aparelliés

Quant je venrai al roi qui Franche tient


XII


«Filleul, dit l’ermite, je te laisse aller.

Je t’ai baptisé et élevé de grand cœur,

je t’ai appelé Aiol et nommé ainsi

pour l’amour du serpent que je découvris près de toi.

Vois maintenant comme je t’aime :

quand j’étais jeune, je portais un charme ;                                              

il n’y en eut et n’en aura jamais de meilleur :

les vrais noms de Jésus-Christ y sont inscrits.

-  Seigneur, dit Aiol, je le sais fort bien,

car je l’ai souvent contemplé.

Que Dieu continue de vous protéger quand il sera mien.

-  Filleul, dit l’ermite, je vais te le donner. »


XIII


Moïse prit le talisman et le lui donna.

Il le lui fixa sur l’épaule droite.

Aiol, le fils d’Elie, l’examina,

l’étudia avant que Moïse l’ait plié,

et le commenta attentivement et avec respect :

« Dieu ! dit le jeune homme, quel talisman que celui-ci !

Macaire de Lausanne va le payer cher ;

qu’il m’assène un seul coup, il  en perdra sa tête

et me rendra mon honneur et mes possessions. »


XIV


«Filleul, dit l’ermite, tu possèdes le talisman ;

il n’y en eut et n’en aura jamais de meilleur.

Tant que tu le porteras, tu ne craindras rien :

le feu ne te peut brûler, ni l’eau te noyer.

- Seigneur, dit Aiol, il en sera pris grand soin. »

Et, s’adressant affectueusement  à son père :

« Vous m’envoyez en France pour reprendre vos terres,

et pour que je devienne un familier du grand roi Louis.

Vous le savez, un jeune homme ou un écuyer

n’a le droit de porter des armes s’il n’est chevalier.

Seigneur, pour l’amour de Dieu, équipez-moi,

et quand je serai devant le roi qui tient la France






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32- Au 12e siècle, on s’appelle encore par le prénom, souvent suivi d’une marque de provenance. Chrétien de Troyes est un homme nommé Chrétien (origine juive possible, et revendication ostensible de la conversion ? ), et qui est de Troyes. L’accroissement démographique, le renforcement du contrôle des princes ou souverains mène à l’adoption d’un  sur-nom, «sornon» (écrit en exposant dans les documents), pris dans le métier, le sobriquet, un détail de la provenance, une caractéristique physique, morale ou intellectuelle, et qui devient notre actuel patronyme. L’ermite, s’il avait eu des témoins du baptême du bébé, ne l’aurait pas appelé Aiol, mais du nom d’un des témoins. Il est vrai que le serpent, s’il est néfaste dans le chistianisme,  est un mythe positif depuis fort longtemps. Il est ouroboros, force vitale, créateur du monde dans certaines mythologies. Son utilisation par l’auteur est peut-être souvenir de légendes celtiques. Il suffit en tout cas d’observer la statuaire romane pour se convaincre de l’ambiguïté de cette figure.


33- «sailer» est ici «fixer solidement», sans doute par couture. Mais c’est une fixation symbolique, autant spirituelle que matérielle, comme les paroles du père qu’Aiol a précédemment «scellées» en son cœur, et que l’auteur rappelle de nombreuses fois.


34- On le constatera par la suite, Aiol ne fait rien qui ne soit inspiré par son père. La lignée, faite de droits et plus encore de devoirs, est capitale, et caractérise la chanson de geste.

    Dans Étymologie et généalogie, très beau livre, Howard Bloch met en parallèle la recherche du sens premier des mots (le langage utilisé par Dieu pour parler à Adam en étant la source) et la constitution par la noblesse d’une éthique de la lignée.

    Autrefois morcelée, habitant des lieux multiples, gouvernant des hommes plus que des terres, laissant aux femmes leurs possessions, reversables à leurs descendants (paternas paternis, maternas maternis), la noblesse se fixe, acquiert un nom stable, des armoiries, exhibe des récits généalogiques exemplaires, qu’elle fait rédiger par des clercs, réduit les obstacles aux mariages par consanguinité et arrange par prudence des fiançailles précoces.

    Le roman courtois abandonne ou édulcore cette fidélité au lignage. Les individus «phénoménologiques» apparaissent, le plus libre, le plus coupé de tout héritage étant Perceval. En même temps, le nominalisme bat en brèche la rêverie d’un langage adamique, et les monnaies se mettent à fluctuer. Elie, d’ailleurs, conseille à Aiol de changer ses deniers à un taux avantageux.

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