Comment le porai jou mieus adamer?

- Biaus fieus, che dist Elie, moult estes ber,

Cortois et preus et sages et porpensés.

Certes chou est grant sens que demandés,

N’en devés de nul home estre blamés,

Et je vos en dira la verité.

Bien brochiés le destrier par les costés,

Et baisiés vostre espiel, si le branlés,

Tant com ceval peut rendre vers lui venés,

Grant cop sor son escu se li donés

Que lui et le ceval acraventés.

Al recerqier des rens sovent tornés,

« Monjoie le Karlon ! » haut escriés,

Et sovent et menu grans cos ferés.

Par che serés cremus et redoutés;

Autretel fist vos peres que chi veés.

- Sire,  che dit Aiols, c’est vérités.

Bien conoi que c’est voir que dit avés.

Or vous plevi ge bien ma loiautés ;

Ne ferai couardie en mon aé,

Ne félonie, traïson porpenser,

Ne ja a mon linage n’iert reprovés

C’on i truisse boisdie ne lasquetés.

- E dieus !, che dist Elie, molt par es ber !

Bien sai qu’encore arai mes iretés

Par mon enfant Aiols c’ai engenré.

- Ch’arés mon, dist Aiols, vos les rarés,

De chou soiés vos tous raseurës.

Se Dieus me maine en France a saveté

Que al roi Loëys puisse parler,

Ançois que vos voiés tout cest an passer,

Les vos voil toutes rendre et aquiter. »

Quant Elies l’entent, liés fu Ii ber.


X


« Or en irés en Franche, Aiols, fiex gens;

Je vos commanc a Dieu omnipotent

Qui fist et mer et ciel et tere et vent,

Qui de mort vos desfenge et de torment.

Biaus fieus, or soiés sages et de cler sens

Et se retenés bien castiement.

comment faire au mieux pour le vaincre ?

- Mon cher fils, dit Élie, vous êtes très vaillant,

courtois, noble, sage, avisé.

Vos questions prouvent un grand bon sens,

et nul ne peut vous en blâmer,

Je vous dirai donc ce qu’il convient de faire.

Éperonnez vigoureusement votre cheval aux deux flancs,

baissez et brandissez l’épieu,  

chargez l’adversaire de toute la vitesse de votre cheval

donnez de si grands coups sur son écu

que vous en abattiez et lui et sa monture.

En tournoyant dans la mêlée serrez constamment les rênes,

criez fortement « Charlemagne, Montjoie ! ».

Frappez à grands coups, souvent, encore et encore,

et vous serez alors craint et redouté.

Moi qui vous parle, j’agissais ainsi

- Seigneur, dit Aiol, c’est la vérité,

ce que vous me dites est vrai, je le sais.

Je vous assure que je serai loyal,

je ne serai lâche de toute mon existence,

ne préparerai aucune félonie ou traîtrise,

et jamais à mon lignage ne sera reproché

qu’on y découvre tromperie ou couardise

- Dieu ! dit Élie, comme vous êtes noble !

Je sais que je retrouverai mes terres

grâce à mon fils Aiol que j’ai engendré.

- Certes vous les aurez, dit Aiol, vous les recouvrerez,

soyez-en  totalement persuadé.

Si Dieu permet que j’arrive sain et sauf en France,

que je puisse parler au roi Louis,

vous verrez qu’en moins d’un an

je veux vous les rendre toutes, et vous en faire le maître. »

Le noble Élie est tout joyeux d’entendre ces mots.


XI


« Maintenant, Aiol, fils de noble lignage, vous irez en France

Je vous recommande à Dieu tout-puissant

qui créa mer et  ciel, et la terre et le vent ;

qu’il vous garde de la mort et des souffrances.

Cher fils, ayez sagesse et raison

et retenez bien mes leçons.








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Blesle

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29- Cet épieu n’est pas un épieu, mais la lance qu’Elie donne à son fils. Les auditeurs de l’époque ne sont pas choqués de cette désignation, qui n’a pas d’utilité métrique («baisiés vostre lance», avec e muet à la césure, était tout à fait possible). Mais un lecteur moderne, lui, sépare nettement lance et épieu (bois dur, durci au feu et épointé, employé dans les combats, ou à la chasse au sanglier). Il a donc fallu traduire par «lance». Mais «épieu» marque à lui seul ce qui sépare la chanson de geste -drue, réaliste, abondant en détails sur l’armement, les combats- du roman courtois, beaucoup plus elliptique, voire abstrait, se détachant peu à peu des descriptions serrées de combat, devenues des topoï lassants. Chrétien de Troyes en est un bon exemple. Sauf qu’il a exceptionnellement besoin d’une arme vulgaire, ignoble, pour montrer comment le sauvage et naïf Perceval devient chevalier : au début du roman, Perceval préfère ses javelots aux lances des chevaliers, et c’est avec un javelot qu’il tue le Chevalier Vermeil. C’est comme si le début du Conte assurait le passage de la chanson de geste au roman courtois, et de l’épique collectif au psychologique individuel.

    À la leçon donnée par Elie, Ardouin oppose celle donnée à Perceval par Gornemant. Cette dernière (quelques voltes à cheval, lance pointée contre le vide), est au moins aussi plaisante et nettement plus parodique que les conseils techniques du père d’Aiol. Ce dernier les accepte, alors que Perceval refuse même l’apprentissage du combat à l’épée. Il est frappant qu’un des romans les plus célèbres du 12ème siècle soit souvent aussi mal lu et interprété. Voir telle affirmation professorale (ne faisons pas d’attaque ad hominem) : « Le jeune homme [Perceval] met tout son zèle à apprendre le maniement des armes. », ce qui contredit le texte de Chrétien de Troyes.


29 bis-Ardouin traduit « al recerquier des rens » par « prendre du champ », faire demi-tour pour ensuite charger de nouveau. Je propose plutôt : « en utilisant les rênes, tournoyez sans cesse » (pour être une cible difficile à atteindre, et ne pas être surpris par-derrière).