Trestoutes ses parolles retient il bien

En son ceur les frema et mist el brief.

E Dieus ! eles li orent puis tel mestier !


X


Signer, che savés vous que c’est vertés,

Li oiseus de boin aires del bos ramés,

Il meïsmes s’afaite, bien le savés,

Autressi Aiols el bos fait li bers.

Les consaus de son père mist si en grës,

Il n’ot valet en France mieus dotrinés

Ne mieus a .i. preudome seüst parler.

Del ceval et des armes seut il assés,

Si vos dirai comment, se vous volés.

Car ses peres l’ot fait sovent monter

Par la dedens le bos ens en .i. pré,

Et le boin ceval core et trestorner.

De dit et de parolle l’en a moustré.

Aiols le retient bien comme senés.

Et des cours des estoiles, del remüer,

Del refait de la lune, del rafermer,

De chou par savoit il quant qu’il en ert.

Avise la ducoise l’en ot moustré;

II n’ot plus sage feme en .x. chités.

Et Moisès l’ermite l’ot doctriné,

De letres de gramaire l’ot escolé.

Bien savoit Aiols lire et enbriever,

Et latin et romans savoit parler,

Ne en tere u il sache ja tant esrer.

Il apela son pere par amisté :

« Sire, por amor Dieu or m’entendés.

Vos m’envoiés en France por conquester.

Au fort roi Loëys irai parler.

Si n’ai apris mes armes a porter,

Quant onques encore home ne vi joster

Vers autre chevalier qui fut armé.

Sire, por amor Dieu, m’en aprendés

De dit et de parolle, se vos savés.

Se je sui en bataille, n’en camp entrés,

Et chevalier me vient por agrever,

Et il en retint les moindres paroles,

les enferma et scella en son cœur.                                                         

Dieu ! comme elles allaient plus tard lui servir !


X


Seigneurs, vous savez que c’est vérité,

les oiseaux de belle allure dans les bois touffus,

se parent d’eux-mêmes, comme vous le savez,

et le noble Aiol, dans le bois, fait de même.

Il avait si bien suivi les conseils de son père

qu’il n’y avait en France de jeune homme mieux éduqué,

ni qui sût mieux parler aux hommes de valeur.

Il savait tout de l’équitation et du combat,

et je vous dirai comment, si vous le désirez :

c’est que son père l’avait souvent fait chevaucher

dans une clairière de la forêt,

faisant courir et volter son cheval,

le conseillant de vive voix.

Aiol avait tout bien retenu avec sagesse.

Et du cours des étoiles, de leur trajet,

de la croissance et décroissance de la lune,

il avait pleine connaissance :

la duchesse Avise avait eu soin de le lui apprendre.

Il n’y avait femme plus sage en dix cités,

et Moïse, l’ermite, avait été son maître,

lui avait appris l’écriture, la grammaire.                                             

Aiol savait fort bien lire et écrire,

il parlait latin et roman

et la langue de quelque pays où il allât.

Il dit affectueusement à son père :

« Seigneur, écoutez-moi, pour l’amour de Dieu.

Vous m’envoyez en France pour reconquérir vos terres :

au puissant roi Louis j’irai parler,

mais je ne sais manier les armes

puisque je n’ai encore vu personne jouter

contre un chevalier en armes.

Seigneur, pour l’amour de Dieu, apprenez-moi,

enseignez-moi de vive voix si vous le pouvez.

Si je me retrouve au combat, sur le champ de bataille,

et qu’un chevalier charge pour me meurtrir,


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27- Le «brief» est une lettre, à tout le moins un documents écrit. Ce sera plus loin le cas pour le talisman que Moïse coud sur le vêtement d’Aiol. L’auteur emploiera d’ailleurs pour l’épisode l’expression «sceller» que nous proposons ici, au sens métaphorique : «mémoriser de façon définitive». Mais on aurait pu comprendre aussi qu’Aiol, non content d’enfermer les conseils paternels dans son cœur, les a recopiés sur un document, qui lui rappellerait constamment la sagesse et l’affection paternelles.





























28- «Letres» peut concerner l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Mais, déjà à l’époque, «lettré» commençait à prendre son sens actuel. Quant à «gramaire», s’agit-il de la grammaire traditionnelle permettant le commentaire des textes, ou du grand mouvement grammairien du 12ème siècle, enrichi de la lecture d’Aristote,  de saint Anselme, Guillaume de Conches, Pierre Hélie et posant philosophiquement la question du concept et de son rapport avec le mot, ou au contraire s’en allant vers le nominalisme de Guillaume d’Occam et la réduction du langage à ses emplois ? La question reste en suspens, mais l’auteur d’Aiol ayant pris soin d’insister sur les savoirs linguistiques de son héros est sûrement au fait des disputes grammaticales (et obligatoirement religieuses) de son temps.

    Comme ce sera plus loin le cas pour Mirabel, c’est une femme qui a savoirs et culture et qui les transmet.