Il me cacha de France par félonie.

Traiés as boins osteus d’anchiserie,

Mangiés a grant plenté par signorie,

Ne bevés mie trop de vin sor lie,

Car nel tient on a sage, coi que nus die,

Ains en est asottés qu’il soit conplie. »


IX


« Or en ires en France, a Dieu congié.

S’enmenrés Marchegai, mon boin destrier ;

Par le foit que vos doi vostre bel cief,

II n’en a nul millor en nul resnié.

Mais il est mal gardés, mal porseingié,

Li chevaus est molt maigres et deshaitié

Et si est deferés dé .iiii. piés.

Mais pensés del ceval, c’ait a mengier,

Del feure et del avaine ne soit dangier,

Jé ne venrés, biaux fiex, .i. mois entier

Que trestous ciaus de France porés gaingier.

Por une liewe core et eslaissier

Nel esteut d’esperon .iii. fois touchier.

Gardés ne le vendés ne engagiés,

Tost semblera plus biaus c’autres nen iert.

Ma lanche s’est molt torte, mes escus viés,

Et mes haubers ne fu piecha froiés,

Ne mes elmes forbis ne esclairiés.

Povrement en irés a ce premier,

Que ne menrés sergant ne escuier;

.iiii. saus porterés, fieus, de deniers

Ceus ferës a vostre oste senpre cangier

S’arés de Colongois .v. saus u mieus.

L’ostes ert senecaus et despensiers,

Et vous serés ber larges, boin vivendiers,

Autressi con .c. mars eüssiés.

Fiex, quant iceus fauront, Dex est es cieus,

Li rois de sainte gloire, li droituriers,

Qui vous envoiera que mestiers iert. »

Quant l’entendi Aiols, moult en fu liés

Qu’il s’oï a son pere si castoier.

il m’a chassé de France par traîtrise.

Arrêtez-vous aux  bonnes auberges accueillantes,

mangez de grand appétit avec élégance             

Ne buvez pas trop de vin sur lie,

ce n’est pas d’un sage, quoi qu’on en dise,

cela vous rend plutôt stupide bien avant complies. »


IX


Vous irez en France, avec la permission divine.

Vous emmènerez Marchegai, mon bon destrier ;

je le jure sur votre beau visage,

il n’y en a pas de meilleur en aucun royaume.

Mais il est mal nourri et mal soigné,

c’est un cheval maigre et décharné

et déferré des quatre pieds.

Mais ayez soin de lui, qu’il soit bien nourri,

qu’il ne manque de foin ni d’avoine,

et il ne se passera pas un mois entier, cher fils,

avant que vous ne surpassiez tous les Français.         

Sur une lieue de galop à bride abattue

ne le touchez pas trois fois de l’éperon.

Gardez-vous de le vendre ou de le gager,

il ne tardera pas à être le plus beau de tous.

Ma lance est bien tordue, mon écu est vieux,

mon haubert n’est plus poli depuis longtemps

et mon casque n’est plus astiqué et étincelant :

vous irez d’abord pauvrement,

sans accompagnement de sergent ou d’écuyer.

Fils, vous emporterez quatre sous en deniers

que vous ferez changer à votre hôte :

vous en obtiendrez cinq sous de Cologne ou plus.

Votre hôte sera sénéchal et intendant,

et vous ferez noble largesse, généreux

comme si vous possédiez cents marcs.

Mon fils, quand cet argent sera dépensé, Dieu du ciel,

roi de gloire et de sainteté, roi juste,

vous donnera tout ce dont vous aurez besoin.

Quand Aiol entendit ceci, il fut plein de joie

pour les leçons qu’il recevait de son père.



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25- Peut-être également le sens : «mangez tout votre soûl», comme peut se le permettre un seigneur ? Les châteaux, disaient Duby & Mandrou (Précis de civilisation française) étaient des «îlots de goinfrerie.» Aiol est élevé dans la pauvreté, mais son père, qui l’envoie recouvrer et l’héritage et l’honneur, lui demanderait de se conduire déjà comme le seigneur qu’il redeviendra. Mais l’explication par la goinfrerie serait bien dans l’esprit de la chanson de geste.

    Cependant, plus tard, Aiol prendra bien soin, par prudence, et pour monter la garde toute la nuit, de ne pas trop boire. Au 12ème siècle, des manuels de savoir-vivre commencent à circuler, qui polissent les coutumes alimentaires (et amoureuses) des puissants.


























26- Ou »les chevaux des Français», ce qui ne change rien au sens.



26bis- «C’est (...) à partir du XIIe et XIIIe siècles que l’on peut déceler les symptômes d’un changement économique d’une ampleur telle que l’on peut parler d’un «nominalisme économique». L’analogie avec la linguistique vise cette fois l’apparition massive de pièces de monnaie distinctes entre elles qui sont la manifestation -la réalisation- de pures idées monétaires et qui possèdent une valeur autonome. (...) L’argent n’est plus seulement un instrument de mesure, mais il commence, en dépit de l’opposition ecclésiastique, à valoir comme une marchandise de plein droit.»

  Howard Bloch, Étymologie et généalogie, Une anthropologie littéraire du Moyen Âge français,The Univgersuty of Chicago Press, 1983, Paris, Seuil 1989, p.228

Manuscrit B.N