Et Marchegai li trote, haut tient le cief.

Forment le vont gabant cis chevalier,

Et dames et puceles des haus soliers,

Et cil riche borgois, cil macheclier.

Li uns en a pris l'autre a araisnier :

« Soions aseuré, joiant et lié :

Ne caut mais uns des nos a esmaier !

Tout avons de novel regaïngié.

Vés en chi un venu des saudoïers

Aduré de bataille, ardi et fier,

Et servira le roi qui Franche tient,

S'aquitera sa tere et son resnié.

Cis vaura de sa guerre bien traire a cief !

Riche hon l'a nori et ensengié,

Si l'a.por grans saudees chi envoiés ;

II les conquerra bien a son espiel.

Bien pert as beles armes et al destrier,

As riches garnimens que il a chier,

Qu'il n'a en nule tere tel chevalier !

S'il or treve en bataille les Beruhier,

Tout seront mort et pris et detrenchié !

Par le mien ensïant n'en ira piés,

S'il estoient ensamble .xv. millier ! »


XLIV


« Par la moie foi, sire, che dist uns autres,

Vous parlés de folie, che est outrages !

Li chevalier n'est pas de tel folage.

Mal pert a son ceval ne a ses armes,

Que il ait en son ceur tel vaselage

Que il aquitast Franche par son barnage ;

Et sa lanche est molt torte, il le tient basse,

Li escu de son col moult le travaille. »

Ysabiaus la contese qui moult fu sage

Se seöit as fenestres sor un brun paille

Et vit l'enfant Aiol qui bas chevauche :

Et Marchegai trotte, tête haute. 

Tous ces chevaliers se moquent grandement,

ainsi que les dames et demoiselles à leur fenêtre,

et les riches bourgeois, les bouchers.

L'un d'eux s'adresse à un autre :

« Nous pouvons nous rassurer, être gais et joyeux :

aucun de nous n'a plus rien à craindre !

Tout nous a été restitué.

Voici que nous arrive un de ces soldats

endurci dans les combats, hardi et farouche,

il servira le roi qui règne sur la France,

lui restituera ses possessions et son royaume.

Celui-là mènera la guerre à bonne fin !

C'est un noble qui l'a élevé et formé,

et c'est pour de grandes récompenses qu'il l'a envoyé ici :

il les gagnera sûrement à la pointe de sa lance.

Il a si belle allure avec ses armes splendides et son destrier,

avec ses beaux et riches vêtements,

qu'il n'existe nulle part un tel chevalier !

S'il se heurte aux Berrichons dans la bataille,

tous seront mort, capturés ou hachés menu !

À mon avis, il ne reculera pas d'un pied,

fussent-ils quinze mille ! »


XLIV


« Sur ma foi, seigneur, dit l'autre,

vos paroles sont déraison et outrage !

Le chevalier n'est pas le seul à être fou.

On voit mal à son cheval comme à ses armes

qu'il puisse avoir en lui tant de vaillance

pour libérer la France par des exploits ;

sa lance est fort tordue, il la porte basse,

l'écu à son cou le gêne énormément. »

Ysabeau, la comtesse très avisée

était assise à sa fenêtre sur un coussin doré

et vit le jeune Aiol qui chevauchait dans la rue :

65

























1954

1955

1956

1957

1958

1959

1960

1961

1962

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

1973

1974

1975

1976




1977

1978

1979

1980

1981

1982

1983

1984

1985

1986

1987

Accueil AIOL          Page de titre         Introduction          Page précédente          Page suivante            Vers Navigateur         Autres textes

65- Tout ce qui précède concerne le spectacle lamentable de l’équipement d’Aiol. Ce vers est une bien jolie trouvaille, car l’allure de Marchegai abolit cette impression désolante. Il aurait sans doute fallu traduire en ajoutant «Et pourtant», ou «quand même». La fière allure du cheval annule l’aspect misérable de l’équipage. Ici, cheval et cavalier (Marchegai marche tête haute, et de lui-même, et sous le commandement des rênes) ont les mêmes réactions d’orgueil.