Sachiés qu'il n'a plus bele en cest resné.

- Sire, che dist Aiol, onques mais n'oï tel,

Ja me douge forment que vos ne me gabés.

Je n'ai en nule tere ne chastel ne chité,

Ne maison, ne recet, ne dongon, ne ferté,

Ne tant de tous avoirs, che saciés par verté,

Dont on pressist .x. sous de denier monaé,

Fors seul ces povres armes que vos ichi veés,

Et ce ceval estraint que m'avés ostelé ;

Trop povre mariage avés or esgardé.

- Sire, dist la pucele, trop par vos desmentés ;

Se vous n'avés avoir, Dex vos donra assés.

Mais se volïés, sire, avoec nous demorer,

Toudis vos serviroie a vostre volenté.

- Bele, che dist Aiol, .vc. merchis de Dé.

Par le foi que doi Dex, vous me dites bonté,

Mais ne plache a Jhesu qui en crois fu penés

Que ja aie feme dont soie mariés

Tant qu'aie par mes armes autre honor conquesté,

Qu'a tout le mien linage seroit maus reprové."

Quant l'entent la pucele, pres n'a le sens dervé ;

En la cambre s'en entre, prist soi a desmenter :

"Tote lasse caitive, com m'est mal encontré

Del plus bel chevalier qui onques mais fu nés !

Com fuisse ore garie s'il me daingast amer !

Malleoite soit l'eure qu'il vint en cest ostel,

Car ja n'i arai preu en trestout mon aë !"

Et Tieri se repose, si l'a laisié ester,

Bien voit que ne li vient a talent ne a gré.

Un boin lit li fist faire u se va reposer,

Et Aiols se dormi dusqu'au demain jor cler.

Quant li ber coisi l'aube, s'est par matin levés ;

Il est saillis en piés, si se saina de Dé,

Et prist ses garnimens, si s'en est atornés,

Et Tieri li a fait son ceval amener.

Aiol li fiex Elie est par l'estrier montés,

En son cemin en entre, l'oste commande a Dé.

Sachez qu'il n'y en a plus belle en ce royaume.

- Seigneur, dit Aiol, je n'ai jamais rien entendu de tel,

je soupçonne fort que vous vous moquez de moi.

Je ne possède en nul endroit château ou ville,

ni maison, ni repaire, donjon ou forteresse,

ni rien qui y ressemble, soyez-en sûr,

qui puisse être gagé pour dix deniers,

à part ces pauvres armes que vous voyez,

et ce cheval épuisé que vous avez logé ;

c'est un bien pauvre mariage que vous envisagiez.

- Seigneur, dit la demoiselle, vous vous lamentez trop ;

si vous n'avez pas de fortune, Dieu vous en comblera.

Mais si vous vouliez demeurer avec nous, seigneur,

je serais la servante de tous vos désirs.

- Belle, dit Aiol, par le ciel, cinq cents mercis.

Sur ma foi, vos paroles sont vertueuses,

mais ne plaise à Jésus, qui fut mis en croix,

que je prenne femme en mariage

avant d'avoir conquis une autre gloire par mes armes,

ce qui serait une tache reprochée à tout mon lignage."

Quand la demoiselle l'entend, peu s'en faut qu'elle ne perde la raison ;

elle entre dans sa chambre et se plaint à elle-même :

"Malheureuse, malchanceuse d'avoir rencontré

le plus beau chevalier de tous les temps !

Comme je serais protégée s'il daignait m'aimer !  

Maudit soit l'instant où il entra en cette maison,

car de toute mon existence, je n'en trouverai de plus noble.

Et Thierry se repose, abandonnant son projet,

voyant qu'Aiol n'y est pas favorable.

Il lui fit préparer un bon lit pour son repos,

et Aiol dormit jusqu'au lever du jour.

Quand le baron vit l'aube, il se leva de bon matin ;

il saute sur ses pieds, se signe,

prit ses vêtements et s'habilla,

et Thierry lui a fait amener son cheval.

Aiol, le fils d'Elie, monte à l'étrier,

recommande son hôte à Dieu et prend la route.


























59


























1781

1782

1783

1784

1785

1786

1787

1788

1789

1790

1791

1792

1793

1794

1795

1796

1797

1798

1799

1800

1801

1802

1803

1804

1805

1806

1807

1808

1809

1810

1811

1812

1813

1814

1815

1816

1817

Accueil AIOL          Page de titre         Introduction          Page précédente          Page suivante            Vers Navigateur         Autres textes
































59- L’auteur a choisi «protégée», qui peut surprendre. On attendrait plutôt «comme je serais heureuse». Mais une femme noble, célibataire ou veuve, qu’on le vérifie dans la littérature d’époque ou dans les travaux historiques, escompte que le mari défendra son héritage, ses terres. Voir, chez Chrétien de Troyes, Blanchefleur, qui vient séduire Perceval dans son lit, pour qu’il défende sa cité assiégée. Ou Laudine, à qui Lunete fait vite comprendre qu’il lui faut épouser Yvain, qui vient de tuer son mari.

    Cette nécessité est même rétroactivement invoquée pour Jocaste, dans le Roman de Thèbes :

«Lasse, dist ele,doulereuse !

Or sui ge veuve sanz seignor,

si n’ai enfant qui gart m’anor. (=mes biens, possessions)

Se besoingne me sort ou guerre,

ne pourrai pas tenir ma terre.»