Li glous s'en va plaingant, du ceur sopire,

Et demande le prestre, ne pot plus dire.

Et garçon et ribaut tout li escrient :

« Tu as hapé le frain, si n'en as mie. »

Atant es .i. borgois manant et riche ;

Cil ot a non Gautiers de saint Denise

Senescaus fu .v. ans le duc Elie,

Et por son droit signor Aiol avisse,

II le resamble miex qu'home qui vive :

Il vaura ja parler de grant franchise.


XXVIII


« Signor, dist li borgois, laissiés ester

Cascuns se deveroit bien porpenser

Que il n'a .i. tout seul en cest resné

Tant soit et fors et jovenes bacheler,

S'ert ore en autre tere escaitivés,

Qu'il fust povre de dras et desnués,

S'il s'ooit laidengier et si blamer,

Ne fust ja plus honteux et abosmés

Courechous et dolans et airés;

Vos veés qu'il est enfes et bachelers,

N'a pas apris les armes bien a porter,

Et si n'a home mort n'autrui navré,

Ne nule rien tolu n'autrui enblé,

Et vous le laidengiés et ranpronés

Ançois le deusiés o vous mener,

Et por Dieu herbergier et osteler. »

Li preudome l'apela par amistés :

« Damoiseus de boin aire, cha entendés,

Se vous volés ostel, nel me celés

Se vous herbergerai par carité

Por amor mon signor que resamblés,

Le gentil duc Elie qui tant fu ber.

Il fu cachiés de France par poesté

Par le conseil Makaire le deffaé

Le glouton se lamente, à gros soupirs,

demande un prêtre et ne dit plus mot.

Les jeunes et les ribauds, tous s'écrient :

« Tu as volé le mors, et pour rien. »

Et voici un riche  et opulent bourgeois ;

il se nomme Gautier de Saint-Denis,

il fut cinq ans le sénéchal du duc Elie,

et c'est en souvenir de son seigneur qu'il aborde Aiol,

qui ressemble à son père mieux que quiconque :

il va donc lui parler à cœur ouvert.


XXVIII


« Seigneurs, dit le bourgeois, qu'on le laisse aller,

chacun devrait bien y penser :

il n'y a personne dans ce royaume,

aussi fort et beau jeune homme qu'il soit,

s'il est jamais exilé en tere étrangère,

mal vêtu et dénué de tout,

qui, s'il est injurié, durement raillé,

ne s'emplisse de honte et de douleur,

ne soit courroucé, malade et offensé.

Vous voyez bien que c'est un adolescent, pas encore chevalier,

il ne sait pas encore bien tenir ses armes,

n'a encore blessé ou tué quiconque,

n'a rien volé ou dérobé,

et vous l'injuriez et le tournez en dérision !

Vous feriez mieux de l'emmener chez vous,

de le loger et l'héberger pour l'amour de Dieu. »

L'excellent homme s'adresse à lui cordialement :

« Jeune homme bien né, écoutez-moi,

si vous voulez un logement, n'hésitez pas,

je vous hébergerai par charité,

pour l'amour de mon seigneur à qui vous ressemblez tant,

le noble Elie, baron parfait.

Il fut de force chassé de France

sur les conseils du traître Macaire.















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56- Le mot «bourgeois» a des emplois variés et fort intéressants.


    Il peut s’agir de badauds railleurs, voire insultants pour Aiol, sans que l’auteur précise leur statut social. Ce sont des habitants du bourg. Mais les personnages nobles, et Aiol lui-même, se méfient de bourgeois plus précis, les marchands et ceux qui deviennent riches. «Je ne suis pas un marchand» est le mot qui tranche tout pour les nobles.

    Cependant, comme ici, un bourgeois peut être riche et généreux, «preudome» (vers 1104). Où les choses se compliquent (mais dans une théorie du reflet, elles s’éclairent), c’est que l’hôte, Garin, a été cinq ans sénéchal du père d’Aiol.  Originairement, le sénéchal n’est qu’un serviteur, mais, dans les romans du 12ème siècle, c’est un chevalier (Voir Keu, chez Chrétien de Troyes). On peut supposer que Garin, sénéchal d’Elie, meilleur chevalier du royaume (dans romans et chansons de geste, ils le sont tous tour à tour), était un peu plus qu’un serviteur de table, ou chef des serviteurs.

    Il semble, à travers cet exemple d’un homme qui a toutes les qualités d’un «preudome», qu’on puisse percevoir quelque chose de l’ascension irrépressible de la bourgeoisie marchande ou juridique, non seulement dans l’obtention des chartes, mais dans l’administration des affaires des souverains, des princes ou des seigneurs. Ascension qui peut aboutir à l’adoubement, ce dont se plaignent les «vrais nobles» au 12ème siècle.


    Et comme écho à cette incursion dans le marxisme :

«Le roman courtois» [contrairement à la chanson de geste] «fut radicalement défavorable au développement d’un art littéraire capable d’appréhender le réel dans toute son ampleur et sa profiondeur». E. Auerbach, Mimesis, Berne, 1946, traduction : Paris, Gallimard, 1968, p. 152.


    Compléter et infléchir avec Erich Köhler, L’aventure chevaleresque. Idéal et réalité dans le roman courtois, Paris, 1974)


    Une étude serait à faire de la volonté de l’auteur de balayer tout le champ socio-politique, et de déceler en tous niveaux des bons et des mauvais, assez équitablement.