La grammaire pour tous





    La lecture parentale faite à l’enfant, au moment du coucher, est une pratique socio-éducative qui ne se dément pas. Sa vigoureuse survivance tient, il faut le dire, plus à la demande enfantine qu’à l’offre parentale, mais le résultat est là. Tout un secteur de la littérature enfantine s’est ainsi développé, souvent richement illustré, et ne reculant plus devant des fictions dures, où s’entrecroisent morts dans la famille, vol, divorce, racisme, pédophilie, homosexualité, très gros mots : en somme ce que proposent chaque jour notre monde et sa télévision.


    Mais ces livres coûtent cher. Ils prennent de la place. Ils ne méritent pas tous les trente lectures minimum que nécessitent les grands livres pour enfants, ceux qui font, sur les lits de mort, murmurer “Rosebud.” En outre, ils manquent singulièrement d’interactivité. Certes, l’enfant peut intervenir, demander que la chèvre de Monsieur Seguin ait pris des cours de kick-boxing et étale le loup au dernier round, mais ces interventions sont rares. Il est bien connu que les enfants adorent les histoires ad litteram, et qu’ils sont inflexibles sur la moindre virgule omise. Ils poussent même la religion du texte jusqu’à demander la lecture d’une histoire de douze pages qu’ils seraient capables de vous réciter par cœur. C’est bien simple : ils savent qu’ils vont sangloter de façon déchirante, mais ils veulent que le loup avale la chèvre.


    Pour réveiller leur créativité et les préparer aux dures batailles citoyennes, il est bon de les faire participer à l’invention d’histoires, en collaboration avec le parent conteur. C’est la raison pour laquelle nous proposons aux parents une méthode, parmi d’autres tout aussi respectables, pour leur permettre une avancée pratique de la théorie, et vice-versa. Nous l’appellerons la méthode Bescherelle.


    Le grand avantage de cette méthode est son faible coût, si on la compare au prix de vente des beaux livres pour enfants, ceux de l’Ecole des loisirs, par exemple.


    Il vous faut d’abord vous procurer une fille, en âge de réclamer et d’écouter des histoires, au moment du coucher. Un garçon ferait également l’affaire. Il semble cependant que la technique que nous allons exposer soit plus efficace avec une demoiselle. De même le raconteur peut-il être, faute de mieux, une mère ou une sœur, mais un père offre de meilleures garanties de succès. N’oublions pas que nous exposons une méthode de base, en présentant la structure la plus simple. Le problème des mères célibataires, ou des familles recomposées, se poserait en d’autres termes, et ne sera pas abordé ici. Nous signalons simplement qu’il existe des situations encore plus complexes, comme le cas d’un beau-père lisant une histoire à deux enfants de sexe et d’âge différents, issus de deux précédents mariages.


    Il faut également se procurer le texte de Bescherelle, La grammaire pour tous, heureusement recommandé par beaucoup d’enseignants, et qui fera de la sorte double usage. Le conflit entre le Bescherelle scolaire et le Bescherelle ludique étant, on le verra sur notre exemple, éminemment productif. Nous savons, depuis Héraclite, que Polemos mène le monde.


       Il n’y a pas de passage à l’acte-modèle. C’est la cérémonie du coucher qui, mystérieuse alchimie, en décidera. Ne pas forcer les choses, les laisser émerger et s’épanouir comme épiphanie serait notre seul conseil.

    Nous proposons une étude de cas, rapportée par un père auquel nous conservons naturellement l’anonymat. Nous signalons en italiques les matériaux empruntés à La grammaire pour tous. La fabrique du récit d’endormissement s’est faite sur deux séances.


Première séance


    La fille reproche au père de lui avoir promis la lecture d’une histoire. Il y a quatre jours qu’il promet, mais il ne tient jamais sa promesse. Il préfère sortir la nuit avec Jeannine, et rentrer en douce à sept heures du matin,  juste pour la réveiller. Mais elle le prévient, il a beau se débarbouiller, il sent encore le parfum de Jeannine.

Le père est naturellement un peu gêné. Il se fâche un peu, comme tous ceux qui se sentent pris en défaut :

“De quoi je me mêle ? Quand tu te lèves, ton petit déjeuner est prêt, et tes vêtements sont repassés. Et je mets la radio sur ta station préférée, en plus, au lieu d’écouter France-Musique ! D’abord, Jeannine c’est fini.”

Mais la fille ne se contente pas de ces miettes d’histoires de cœur.

- Ah ! dommage... C’est qui, maintenant ?

- C’est personne. Hier, je suis allé au cinéma tout seul. Avant-hier, j’ai fait un bridge chez Manuel. Le jour d’avant, je ne suis pas sorti.

- En tout cas, j’attends toujours mon histoire.”

Le père lui demande de choisir un livre. La fille déclare qu’il les lui a tous lus. Nous retrouvons ici les inconvénients des achats de livres clés-en-mains : l’inévitable usure. Le père s’empresse d’approuver sa fille.

-Oui, toujours Le canard qui canardait, La petite souris méchante...

-Cruelle ! La petite souris cruelle...

  1. -C’est ça. Ou Trick, Ploum et Valentine...


    Le père est perplexe. Que sa fille choisisse elle- même dans sa bibliothèque. La fille a déjà choisi, et dans la bibliothèque du père. Mais c’est un livre qui ne raconte pas tout, juste “des bouts d’histoires”. C’est au père de fabriquer l’histoire en se servant des bouts. Mais elle est sûre qu’il y arrivera très bien.


    A la question du père, la fille sort un livre de sous sa couette. Longuement interrogé, le père persiste à dire qu’il n’a vu, sur le visage de sa fille, aucune trace d’embarras ou de honte pour cette préméditation. “Elle rayonnait de candeur”, précise-t-il. Le père examine le livre et éclate de rire, tant il est soulagé. Il suggère à sa fille qu’elle se trompe sans doute de livre.


    Elle ne se trompe pas du tout. C’est La Grammaire pour tous, elle s’en sert à l’école. On dit “Le Bescherelle”. La maîtresse répète toujours “Vous n’aurez qu’à vérifier dans votre Bescherelle.”  Le père précise que le Bescherelle est une grammaire.  Il reçoit en retour un petit regard de mépris. “C’est parfaitement chiant, si tu veux mon avis” déclare la fille, “chiant comme grammaire, mais si tu regardes les bouts, tu t’aperçois que c’est plein d’histoires à fabriquer. Regarde toi-même... Ouvre au hasard... Allez, n’aie pas peur ! Tiens, au hasard, page 87...”

Le père ouvre à la page 87, et lit  “Il est difficile d’affirmer que c’est le COD (il lit COD comme “code”) en lui-même ...”

- Le C, O, D, papa ! Le complément d’objet direct.

-“Il est difficile d’affirmer que c’est le C, O, D en lui-même qui est essentiel. Il serait plus juste de dire que, suivant le verbe employé, le C, O, D sera obligatoire, facultatif ou interdit. C’est ce caractère souvent indispensable qui le fait nommer complément essentiel.”


    Le père admet que cette phrase est intéressante pour un grammairien, qu’elle clarifie assez bien les choses, mais que ce n’est pas une matière à fiction. Sa fille lui répète qu’il faut lire “les bouts”, et non “toute la sauce autour, que personne ne lit jamais.”


    Intrigué par ces bouts récurrents, le père demande des précisions.

La fille répond :” Mais là, les trucs en italiques, là ! ”

Ce sont les exemples proposés dans le Bescherelle. On lui propose de lire un exemple. Voici, intégralement transcrit de l’enregistrement au magnétophone, le dialogue qui suit.

“Lis, lis un exemple...

- “Le chasseur a tué le lion.” Si on veut...

- Continue.

- “Le lion a tué le chasseur.” C’est mieux, ça !

- Naturellement, tu n’aimes pas la chasse, et moi non plus. Continue, tu lis très bien.

- “Ma voisine a acheté une voiture.”

- Oui, une Espace bleu nuit.

- Une Espace ? Je l’ai vue se garer il y a dix minutes, elle a toujours sa vieille 106.

- Dans la rue, elle a sa vieille 106, mais dans Bescherelle, elle a acheté une Espace bleu nuit.

- Mais qu’est-ce qu’elle va pouvoir faire d’une Espace, elle vit toute seule ?

- Je ne sais pas si tu comprends bien ce que je veux dire. Dans Bescherelle, elle a quatre enfants et un chien. Et un mari aussi. Il lui faut donc une Espace, absolument ! Tu comprends comment ça marche, le Bescherelle ? ”

La fille, pour se concilier le père, lui assure qu’elle l’aidera dans sa quête des bouts et leur organisation fictionnelle, soutenant au passage qu’elle est “plus forte que toi (lui) en Bescherelle.”

Elle lui enjoint de continuer sa lecture.

- “Une voiture a acheté ma voisine ”.

La fille éclate de rire, le père également.

- Super ! je te parie qu’il y a une étoile devant ce bout-là.

- Une étoile ? Ah ! oui, l’astérisque.

- Si tu veux. Monsieur Bescherelle, quand il met une étoile, il te prévient que ça ne se dit pas. Quelle hypocrisie, ce type, il prétend que ça ne se dit pas, mais lui, il se permet de le dire.

- Il le dit pour te faire comprendre...

- Pour me dire que c’est lui le patron, et c’est toujours les vieux qui commandent, et nous, les jeunes, on n’a qu’à la boucler, pendant qu’eux se permettent tout ce qu’ils veulent. Un jour, je regardais tes livres, c’était un bouquin d’un Allemand, l’auteur s’appelait Martin je ne sais plus comment, et il écrivait qu’on ne peut pas dire “le triangle rit”. Mais toi, tu salopes tous tes bouquins à écrire dedans, tu as mis un gros point d’exclamation dans la marge, et tu as écrit “Et pourtant, il vient de le dire”, et à côté un grand “S” avec une étoile, je sais que c’est ta façon d’écrire “Surréalisme” quand tu es pressé.  Alors ? Alors ? Et d’abord, qui c’est, ce Bescherelle ?


    Le père ne sait pas trop. Un grammairien, mais d’il y a longtemps, ou un prof. Il est sûr qu’il est mort. Mais on continue de vendre son livre. Une idée lui traverse l’esprit, qu’il émet à haute voix :

“C’est d’ailleurs assez scandaleux, se faire un nom et plein de fric en exploitant la langue française, qui est à tout le monde...

- Mais alors, qui l’a écrit, aujourd’hui, le bouquin ?

- Eh bien, Bescherelle...

- Mais non. S’il est mort il y a longtemps, il ne connaissait pas la télévision ou les bateaux pneumatiques.

- Pourquoi me parles-tu de bateaux pneumatiques ?

- Parce que le livre en parle, dans ses bouts, ses exemples, et aussi d’un livre qui coûte 100 francs, ça c’est tout à fait un prix d’aujourd’hui, ou même d’une maison achetée en 1975.

- Dis donc ! je ne savais pas que tu lisais autant ton Bescherelle...

- Je le lis beaucoup, mais juste les bouts. Alors ? qui est l’auteur du bouquin, si le vieux prof est mort, et pourquoi il se permet quand même de signer Bescherelle ?

- Ce sont d’autres profs qui ont pris la suite, ils ont changé les exemples, en plus moderne, mais on a gardé le nom de Bescherelle parce qu’il était devenu célèbre. Célèbre... enfin, connu. C’est comme le Larousse. Pierre Larousse est mort depuis longtemps, mais on continue de dire un Larousse.

- J’ai compris. C’est comme les groupes de rock. On garde le nom, même si le batteur fout le camp, ou s’il meurt du sida, ou d’une overdose. Ou comme les sitcoms à la télé, on change l’actrice, mais elle garde le nom du personnage précédent.

- C’est tout à fait ça.

- Bon. Alors, ce Bescherelle, tu ne crois pas qu’il peut raconter des histoires, si on fait un effort avec lui ?

- Un gros effort ! J’aurai tout à faire, quoi !

- Oui, mais je t’aiderai.

- Oui... oui. On pourrait essayer. Voilà ce que je te propose. Nous attendons demain soir...

- Non, non ! tu recommences à promettre...

- Ecoute-moi ! D’ici à demain, j’aurai lu le bouquin.

- Les bouts, ça suffit.

- Les bouts, d’accord. Et j’en ferai une liste, pour que nous l’ayons sous les yeux, au lieu de tourner les pages et de perdre du temps.

- Promis ?

- Juré !

- Je te fais confiance encore un coup. Demain soir sans faute. Et moi aussi je ferai ma liste. C’est juré, hein ?

- Juré, promis, craché.

- Il y a bien un problème...

- Quoi ?

- Tu as lu la première page ? non, non, la première, la page de titre, tout en bas, les petits caractères ?

- “Hatier. Nouvelle édition entièrement remise à jour.” Remise à jour, ça veut dire que la grammaire, ça marche avec la mode, ça change ?

- C’est-à-dire... C’est toujours la même grammaire, mais chacun en parle à sa façon, c’est comme la lessive, on change le nom, mais au fond c’est toujours du savon, et rien d’autre. Tu me suis ?

- Tu me prends pour une débile ? C’est du commerce, quoi, de la pub. Rien à redire à ça. Bonne nuit.

- Mais attends ! Lis la suite.

- Un petit “c” dans un rond.

- Oui, c’est le copyright. Continue, on arrive au problème qui m’inquiète.

- “Hatier Paris 1990. Toute reproduction, traduction, adaptation ou reproduction, même partielle, par tous procédés, en tous pays, faite sans autorisation préalable est illicite et exposerait le contrevenant à des poursuites judiciaires. Réf. loi du 11 mars 1957 ISBN 2-218-02471-3 Vente interdite au Canada. ” Je ne comprends rien du tout, sauf que les Canadiens n’ont pas le droit de lire Bescherelle.  Tu as compris, toi ?

- C’est justement le problème dont je parlais. Tu n’as pas le droit d’utiliser Bescherelle pour raconter des histoires, ni de le déformer, à moins d’y être autorisé.

- Par qui ?

- Par Hatier, c’est l’éditeur, celui qui fait imprimer le livre et le vend.

- Téléphone-lui.

De sous sa couverture, réservoir inépuisable de chausse-trapes, la fille sort son portable.

- A cette heure, c’est fermé.

- Demain matin, alors...

- Mais non, ça se fait par écrit, il faut signer un contrat de trois pages, et ils ne répondront pas avant deux mois, ou même six mois. Et encore, ils peuvent te refuser l’autorisation.

- Alors c’est foutu ?

- On dirait bien...

- Je ne te comprends pas. Tu râlais tout à l’heure que la langue française appartenait à tout le monde. Et moi, pourquoi j’irais demander à ce Monsieur Hatier le droit de parler ma langue, et d’en faire des histoires ?

- C’est ton droit, sauf si tu piques des phrases déjà faites par d’autres.

- Donne-moi le livre. J’ouvre au hasard. “Les adverbes constituent un ensemble de mots qui présentent une grande diversité de formes, de rôles et de comportements.” Personne n’avait dit ça avant Bescherelle ou ses suivants ?

- Bien sûr que si. Il y a longtemps que les grammairiens s’intéressent à ces questions, et qu’ils savent ce qu’est un adverbe. Enfin... ils le savent à peu près...

- Donc Bescherelle a tout pompé sur les autres. Il a eu des poursuites judicieuses ?

- Judiciaires, des poursuites judiciaires !

- Oui, des poursuites comme ça, il en a eu ?

- Je ne crois pas.

- Ouais ! Alors on peut y aller. On fonce.

- Mais ce qui m’inquiète, ce sont les exemples que tu veux piquer, les bouts. Prends... attends, donne le livre “Il descend la poubelle ”, non, ce n’est pas un bon exemple... “Si vous cherchez un chien d’appartement, prenez celui-ci”... ou bien... voilà, écoute ! “Dans un ciel d’azur, les petits nuages jouaient à chat perché sur les rayons de soleil”. C’est une phrase qui appartient sûrement au Bescherelle, tellement elle est idiote. Personne ne l’avait encore jamais dite comme cela.

- Tu en es sûr ?

- Presque certain.

- Tu peux le prouver ?

- C’est-à-dire... Non. Mais nous aurons quand même un procès, surtout si nous volons une trentaine de phrases.

- Je t’assure qu’on va en piquer beaucoup plus de trente, et Monsieur Hatier n’en saura rien du tout, ça restera entre nous, et d’ailleurs tout le monde est capable d’inventer des phrases de ce genre, et même des mieux. Tiens, écoute !  “Dans un studio rose indien, les Spice Girls tournaient leur dernier clip sous des spots vert fluo”. C’est bien, non ?

- Très beau ! Mais tu es sûre que les Spice Girls existent toujours ?

- C’était juste pour faire une belle phrase. Alors, on se lance ?

- Après tout... On se lance. Dès demain, nous tombons sous le coup de la loi. Tu l’auras voulu. Et comme tu es mineure, j’irai seul en prison. Bonne nuit quand même.

- Bonne nuit.

- Trois cents pages... Il faut peut-être bien mettre “s” à “trois cents.”


Deuxième séance (le lendemain soir, même heure)


“J’ai ma liste, dit le père. Tu as la tienne ?

- Et comment ! Allez, en route !

- Pas comme ça...

- Comment, pas comme ça ?

-Tu dois d’abord me dire “Tu me lis une histoire ? ”

- Je te l’ai demandé hier soir.

- Moi, j’aimerais commencer par cette phrase. Ça fait bien. C’est comme “Il était une fois...”

- Bon. Tu me lis une histoire ?

- Avec plaisir. Laquelle ?

- Ah ! tu crois que tu vas me coincer ? J’ai ma liste, moi aussi. Lis-moi l’histoire du type qui parle de la maison blanche et qui rencontre Pierre. J’ai remarqué que Bescherelle parle beaucoup de Pierre. Je t’écoute.

- Je me concentre... je me concentre. Et je commence !

- Et le titre ?

- Le titre ? Eh bien, nous dirons, tout bêtement, La Grammaire pour tous.

- C’est un très bon titre. Ça veut dire que tout ce que raconte Bescherelle nous appartient.

- Attention, l’histoire commence.  La Grammaire pour tous. Une création du père et de sa fille, avec l’aimable concours de Messieurs Bescherelle et successeurs, producteurs de bouts.

- Les feuilles des arbres commencent à jaunir. Les arbres ont perdu toutes leurs feuilles en une nuit. Le cerisier du jardin n’a pas fleuri cette année. Dans les arbres, les oiseaux chantent. Les feuilles que le vent a fait tomber voltigent dans l’air. Les hirondelles attendent que l’automne arrive. Une grande maison se dressait sur la colline. Elle semblait inhabitée.

La fille pose sa main sur celle de son père. Elle est visiblement très excitée.

- On commence à se faire peur, hein ? 

- J’en frissonne déjà ! En haut de la colline, le maire a rénové cette grande maison blanche. On entendait de temps en temps des bruits étranges : c’était le vent qui soulevait les tuiles. En réalité, c’était l’âme des anciens propriétaires qui rôdait en se lamentant.

- Naturellement, puisqu’on leur avait chauffé les pieds, pour qu’ils avouent leur numéro de Carte bleue. C’était 3679. Ils sont des fantômes pour 3679 années, tu te rends compte ? Le numéro de ta Carte bleue, c’est 1855, tu serais fantôme pour bien moins longtemps.

- Donc... tu connais mon numéro de Carte bleue ?

- Naturellement, tu l’écris partout sur tes carnets. Tu l’écris à l’envers, mais ça ne tromperait personne. On n’aurait même pas besoin de te chauffer les pieds. Allez, continue ! Je te donne la réplique.

- Le jardinier qui avait taillé les arbres est mort. La femme de laquelle on dit tant de mal habite cette maison. J’ai revu cette femme qui était si belle.

- C’est dans cette maison que j’ai toujours vécu. Il y avait des roses rouges dans toutes les pièces. A cette époque, le jardin me paraissait immense. Comme le jardin est petit, nous n’avons pas d’arbres. La grande table en bois de merisier est cassée. Je préfère la petite maison. J’ai parlé à Pierre.

- Pierre est parti. Pierre, c’est son fils.

- Il est parti sans nous prévenir. Les petits animaux dormaient. Un chien dressé montait la garde jour et nuit.

- Ce chien essayait de me mordre. C’est le chien qui a volé le reste de gigot.

- Un chien très gros.

- Très il était beau.

- Ah ! que la vie était belle en ce temps-là, même les chiens paraissaient heureux. De loin, la ville semblait plus belle. Bon, maintenant, nous allons introduire quelqu’un de ma génération dans l’histoire. Tu as eu une belle femme de ton âge, celle de la grande maison blanche, c’est un peu mon tour d’avoir une copine.

Le vent secoue les arbres. La porte grinça curieusement. La petite fille courant vers son père affolé poussait des cris perçants. Elle portait une robe à fleurs. Elle rêvait d’un ailleurs qui les accueillerait. Elle adorait les grands voyages. Les singes qui grimpent aux arbres font rire les enfants. C’était un Japon de rêve. Le soleil brille toute l’année là-bas. Elle se retourna et dit : “C’est vous qui m’avez appelée ? Ainsi c’était donc vous ! ” C’était Pierre.

Le père réussit à intervenir.

- Oh ! le joli petit chaton !

- La jeune fille ne savait pas si elle devait le croire. Il faut dire que cette histoire de chaton, excuse-moi, papa, mais quand un homme s’adresse à une petite fille de onze ans, c’est plutôt une histoire de vieux cochon, oui ! Enfin, je te dis ça au passage, pour ne pas que tu me croies attardée. Allez, je continue...

De l’autre côté de la rivière, les femmes commencèrent à pousser des cris. Elles sont jalouses, tiens ! Assez de mensonges et de flatteries ! Les moineaux prennent la fuite.

- Cet enfant est encore bien jeune pour sortir si tard le soir.  Moi, je n’aurais jamais accepté une chose pareille.

- De loin, elle paraissait assez jolie. Trois superbes chevaux galopaient dans l’immense prairie. L’homme portait une chemise et un pantalon blancs.

- C’était Pierre.

- Elle est bien, ta chemise. Tes chaussures, je ne les ai pas vues.

- Affolées, les brebis s’enfuirent.

- C’est un moindre mal. Ces bêtes-là n’aiment pas vivre derrière des murs.

- Ha ! ha ! Le mur ! Très bon, ça ! Ecoute-moi quand on me parle du mur !

Le mur a été construit par les maçons. Son père est le maçon du village. Chaque matin, il boit son café avec plaisir. Le matin, il part rapidement de la maison. Il travaille dans la joie. Il dort mal. Il dort debout. Il a les mains tout abîmées. Il a les mains toutes grasses. Il parle avec ses mains depuis une heure. Il parle pour ne rien dire. Il lave du couteau. Il a acheté de la bille. Je répète ! Il lave du couteau. Il a acheté de la bille.

La fille siffle avec admiration

- Dis donc, tu me l’avais drôlement préparée, l’histoire du maçon !

- Il va au marché tous les matins. Il achète de la farine.

- Elle mange du pain. Salut ! je vais acheter le pain.

- Le boulanger a préparé la pâte pendant la nuit. Il avait enfermé le lapin dans le placard. La boulangère rend la monnaie aux clients. Pour son goûter, il mange d’énormes tartines. Il mange avec délicatesse. Un gros poulet lui suffit à peine pour son dîner. Il parle de la pluie et du beau temps.

- L’arbre plie le vent.

- Il fait moins beau aujourd’hui qu’hier.

- La journée d’hier a été radieuse. C’est surtout l’ambiance que je regrette. Il fera sans doute froid. Il fait meilleur ici que dans ma chambre. J’ai mal à mon ventre.

-Ce n’est finalement qu’une petite contrariété pour elle.

- Sauf si elle se prépare à avoir ses règles. Alors là, je la plains. Ça va couler partout. A l’école, tu parles que c’est pratique. Il faudrait qu’elle aille voir une gynéco. Il y a des comprimés pour arranger ça.

Il y a un silence plein de gêne, puis le père tente de quitter ce terrain mouvant, pour lequel il n’est pas préparé.

- L’homme paraissait fatigué, sa démarche était lourde. Que de gens ont dit qu’il échouerait ! Parfois, il se mettait à penser à ses années d’enfance.

- Il se souvient de sa première femme. C’est que Pierre a déjà été marié, mais la petite fille peut tomber amoureuse de lui, et lui amoureux d’elle. On voit ça tous les jours.

- Tous les jours... tous les jours... n’exagère pas.

- Dans Bescherelle, on voit ça tous les jours.

- Je pense à ma mère.

- Ça, c’est fatalitas ! Ils nous prennent tous pour leur mère, les hommes. C’est une psy qui me l’a dit. Il ferait mieux de parler de sa tante, parce que la tante, dans certains pays, je ne sais pas, moi, en Afrique, c’est mieux que la mère, c’est la meilleure mère.

- Il ne parle plus de sa tante.

- Il n’en parle plus. Depuis son accident, il ne se souvient de rien.

- L’arme était cachée dans le salon, derrière le fauteuil. On l’avait pourtant prévenu. La bière, comme le vin, contient de l’alcool.

- Je le crois sincère.

- Elle me regardait avec les yeux tristes d’une enfant abandonnée. Elle a perdu la bague que je lui avais offerte. 

- Cet objet est moins utile que dangereux.

- Tu reprendras bien un gâteau.

- Le coup des gâteaux, c’est comme celui des bonbons, elle doit le connaître. Sa mère a bien dû l’avertir de se méfier.

Puis elle reprend une voix de petite fille mondaine, et débute un dialogue entre elle-même et sa nouvelle amie, d’où le père est manifestement exclu.

- Je prendrai ce gâteau-ci et cette tarte-là. Je prendrai plutôt de la tarte.

- Dis donc ! tu acceptes ses gâteaux ? Qu’est-ce que tu dois être amoureuse de lui !

- J’adore le raisin blanc. Et comment tu savais, pour mes règles ?

- J’y suis passée, très chère... Tu prends quelle marque de protections ?

- Je ne sais pas. Bescherelle ne parle pas de ça. Et Pierre... ça le gêne.

- On en discutera entre nous, demain matin.

Le père tente de replonger l’histoire dans le sein de la grande Nature innocente.

- Le soleil pâlissait dans le ciel. Les vagues étaient blanches. Les vagues aux crêtes blanches poussaient le canot pneumatique.

- Pierre nage sur le dos. Pierre est plus intelligent que Jacques. Pierre est moins drôle que Jacques. Pierre est aussi séduisant que Jacques. Pierre boit, sans complément, ce qui est équivalent à Pierre est un alcoolique. Pierre s’assit à la terrasse du café. Les gens passaient sur le boulevard sans se presser. Dans le ciel, les premières étoiles se mirent à briller. Je me demande s’il est parti.

- Pierre regarde Paul. Pierre, sujet, regarde Paul, complément d’objet direct. Pierre et Paul sont deux personnages différents qui jouent chacun un rôle particulier. Paul regarde et Pierre est regardé.

- Attends, là, papa, tu as mal recopié. C’est Pierre qui regarde et Paul qui est regardé.

- Page 83, lis toi-même “Paul regarde et Pierre est regardé”.

- Ah ! dis donc... Bescherelle s’est mélangé les pinceaux ! Et tu voudrais qu’on prenne des précautions, toi, avec un grammairien qui confond le sujet et le C,O,D ?

Le père, abasourdi, n’a pas le temps de répondre. Les deux adolescentes reprennent leurs papotages.

- De toute façon, je n’aime pas beaucoup Paul.

- Paul a rencontré Pierre sur la plage.

- Le frère de Pierre a donné une gifle à Paul.

- Femmes et enfants couraient sur le port.

- Femmes et enfants couraient sur le quai.

- Ils étaient en costume régional.

- Il n’y avait aucune voile à l’horizon.

- Impossible. Si tu dis qu’il n’y a pas de voiles à l’horizon, je n’y peux rien, j’ai aussitôt des voiles et de l’horizon plein les yeux. Donc, il faut dire Les goélettes sont apparues à l’horizon.

Le père se mêle timidement à ces évocations marines, qui ne lui paraissent pas dangereuses.

- Le soleil pâle descend sur la mer.

- C’est un mélancolique, ton père ?

- Ce n’est pas mon père, c’est le Récitant. Mais mon père, oui, des fois c’est un mélancolique. Attention, plus difficile maintenant, avec des X ! Les lourds X gris s’amoncelaient.

- Je suis très forte sur les X gris qui s’amoncellent.

- Oui ? Tu nous donnes des exemples ?

- Les lourds nuages gris s’amoncelaient. Les lourds soucis gris s’amoncelaient. Les lourds requins gris s’amoncelaient. Les lourds chevaux, les lourds divorces, les lourds mecs gris de ma mère s’amoncelaient dans son lit.

- C’est comme pour moi. Les lourdes nanas grises de mon père s’amoncelaient sur son canapé, pour me faire croire au matin qu’elles n’avaient pas couché dans son lit.

- Et on s’étonne après ça que nous ayons nos règles si jeunes...

- Un rien les étonne... Ils sont étonnants.

Le père, après une toux gênée :

- Irène et sa fille nagent et font du tennis tous les jours. Tiphaine et Vanessa étaient heureuses d’aller à la mer. Elles se sont lavé les mains. Elles se sont baignées dans la rivière. Je vois descendre Tiphaine. La jupe se porte courte cette année. Nous sommes allés en Bretagne : il a beaucoup plu.

- Pour parler de ses vacances, il en parle !

- Les Bretons sont têtus.

- Ils appartiennent à des ensembles fermés. C’est Bescherelle qui le dit.

- La cuisine lyonnaise est réputée.

- En Italie, les pâtes se mangent fermes.

- Les touristes ont visité la cathédrale. Ils ont mis leurs bottes.

- Ils ont mis leur chapeau. Le gardien donne des indications à un visiteur.

- C’est peut-être Pierre ?

- Tiens, regarde ! Le guide signale une crevasse aux touristes.

- S’ils se tiennent bien, on leur donnera une récompense.


Nous passons quelques pages de répliques touristiques de moindre importance (après tout, il arrive bien au vieil Homère de sommeiller, lui aussi) pour en venir à un tournant capital de ce qu’il faut bien nommer séance. On pouvait croire, jusqu’alors,  que le matériel offert par Bescherelle soit confiné à la sentimentalité gnan-gnan ou à l’évocation d’une nature bonnasse.

Sous l’influence décapante de la fille, aidée en cela par la lente conversion du père, le dialogue parle soudain d’“une voiture arrêtée dans la rue.” Cette voiture n’est “pas éclairée”, ce qui est banal. Mais le fait de le signaler suffit à susciter l’inquiétude. La fille ajoute aussitôt qu’une “bombe était déposée sous une voiture”, que “l’espion avait fourni à l’ennemi le plan de la fusée” , et qu’il “avait contraint son complice au silence.” Ainsi, quand la rumeur publique prétendait qu’ils “s’entendaient comme chien et chat” aurait-il fallu se méfier.

Un épisode canonique, l’interrogatoire, que la fille, nourrie de séries policières américaines, ne manquerait pour rien au monde.  Elle va manifester beaucoup d’assurance, assumant les rôles des flics, du truand, de la bourgeoise cambriolée, de la vox populi et de la sagesse des nations :

- On a volé mes bijoux, mais on n’a pas touché aux tiens.

- C’est le gros Bernard qui a volé les œufs.

- Qui vole un œuf vole un bœuf.

- Le policier a abattu le voleur dans la ruelle.

- Dans le quartier du port, le car de police faisait une ronde tous les soirs.

- Qui a donc cassé ce vase ?

- Paul. La pensée qu’il allait être arrêté le terrorisait.

- Qui avez-vous vu ?

- La directrice.

- Ah ! celle-là...Qu’avez-vous vu ?

- Un accident.

- A qui avez-vous parlé ?

- Au boulanger.

- De quoi avez-vous parlé ?

- De son travail.  Je l’ai déposé à l’endroit où il voulait aller. Il m’a présenté l’homme qui lui avait sauvé la vie. Nous avons tous peur des années qui passent.

-Avec quoi as-tu cassé les noix ?

- Avec une pierre.

- Dis-moi qu’est-ce qui s’est passé.

- Je ne sais pas qu’est-ce que vous voulez.

- Dis-moi qui est-ce qui est venu.

- Je ne me rappelle plus qui est-ce que j’ai vu.

- Est-ce que tu as revu le garçon qui t’a fait danser hier ? Est-ce que tu as revu le garçon aux yeux bleus ? Est-ce que tu as revu le gros garçon ? Puisque tu sais tout, parle !

- Parle, toi, puisque tu sais tout !

- C’est moi qui ai eu l’idée du Bescherelle

- Non, c’est ton père, petite menteuse ! Non, c’est ton père, petite salope !

- C’est moi toute seule ! Vous croyez que je n’en suis pas capable, parce que je n’ai que onze ans ?

- Si c’est toi, tu sais ce que tu risques ?

- Je risque des poursuites judiciaires, c’est dans la loi du 11 mars 1957. Mais je me défendrai. C’est du patrimoine, ça traînait dans la rue, tout le monde a le droit de s’en servir, le Récitant me l’a dit, c’est de la grammaire pour tous.

- Mademoiselle, vous êtes libre. Et la police vous fait toutes ses excuses.

La fille passe ensuite au procès  : “Ils ont accusé cet homme de corruption”, “tous ces trous sont des marques de clous”. “C’est le brun qui a tiré le premier !”

Objectif, Bescherelle lui fournit également les arguments de la défense : “Dans certaines circonstances, de telles accusations pourraient avoir de graves conséquences”, ou “L’enquête n’a donné aucun résultat.”

N’y manquent pas les allusions au quatrième pouvoir : “Mon voisin, journaliste bien connu, m’a expliqué toute l’affaire.”

Pas plus que la nécessaire critique du journalisme à sensation, souvent bâclé : “Les détails de l’affaire lui échappent sans doute.”

Le père, s’appuyant sur l’autorité de ce qu’il faudrait désormais appeler Le Livre, et consultant ostensiblement sa montre, fait une allusion aux dix heures de sommeil nécessaires aux jeunes filles : “A 22 heures, tous les feux étaient éteints”. Puis, sans laisser le temps à sa fille de protester, il glisse dans ces aventures d’escrocs et d’espions, ou de voleurs de tableaux, une petite leçon d’orthographe : “Noms propres et communs n’ont pas le même comportement en ce qui concerne le pluriel et l’utilisation des déterminants. Elle avait acheté trois superbes Picasso. Sans “s” à Picasso. Le nom du peintre désigne, virgule, ici, virgule, ses œuvres.”

La fille échappe au pensum orthographique, d’un joli mouvement d’esquive qui lui permet de retrouver son amie fictive, et d’abandonner le père à sa masculinité et à son âge.

-Est-il vrai que Marie et Cécile ont rencontré là-bas des hommes et des femmes d’une grande pauvreté ?

- Je me promenais tranquillement ; cette troupe hurlante arriva juste en face. Des hommes, qui hurlaient dans des porte-voix, s’avançaient vers nous. Marie avait très peur. Cécile saisit sa main. Cécile sera appelé groupe nominal sujet Les ouvriers occupent leur usine.

- La femme est souvent moins bien payée que l’homme pour le même travail. Une femme de pêcheur a insulté le directeur. Elle lui a dit qu’il n’avait pas de coucougnettes !

- Cette remarque injuste amena l’homme au bord de l’hystérie.

- Car Freud nous a bien appris ce qu’il en était de l’hystérie, qui peut être masculine

- La pauvre femme dut présenter des excuses à son patron.

- Il ne faut pas lui parler durement, il est encore bien jeune. Depuis des heures, dans le creux d’un rocher, le pauvre homme épuisé attendait avec résignation un secours de plus en plus hypothétique. Il vivait avec la conviction que sa femme allait le quitter !

- Je souhaite vraiment qu’il aille voir un médecin.

- Il n’a qu’à prendre des copines, comme ton père !

- Il n’a qu’à aller chez les putes, oui ! Et pour en revenir à ce pêcheur dont vous nous parliez, le mari de cette femme ?

- Le marin a recousu le bord de la voile du bateau de son voisin de palier.

- Non ?

- L’ennui est que les gens aient appris la chose.

- Ce qui m’étonne, c’est qu’un marin-pêcheur puisse avoir un voisin de palier. Enfin, ça peut se faire, un marin-pêcheur qui vivrait en HLM, avec plein de chômeurs et de dealers... Tiens!  Regarde donc là-bas ! Ce ne serait pas Pierre ?

- Bien sûr que c’est lui. Il nous tourne autour depuis une heure. Il vient encore pour moi. Tu me le laisses, hein ? Il faut encore lui faire la scène du départ.

- Mais qu’est-ce qu’il fabrique ?

- C’est évident.  Attention, toutes nos phrases seront à double-sens !

- Il tire la poignée du coffre.

- Il approche la main du radiateur.

- Il voit les lauriers-roses de la terrasse.

- Il apporte une cuvette d’eau froide.

- Les roses de mon jardin sont fanées.

Ici, le père reconnait enfin sa défaite.

- Cette petite fille deviendra grande. Je la trouve intelligente. Cette fille est la plus exceptionnelle de celles que j’ai connues. Elle parle aux oiseaux. Elle a l’air bien sérieux.

Et, puisque l’heure tourne, et qu’il faut soigner l’exodos, il pourra se payer une scène de départ et d’adieux, adornée d’exotisme mélancolique.

- Nous devons vraiment partir.

- Je pense sans arrêt à ton départ.

- J’y pense sans arrêt.

- Ah ! “çuila”, quel menteur !

- Son père lui refusa la main de sa fille. Il ne t’aime pas ; j’espère que tu l’as compris.

- Quelle que soit ta décision, je partirai.

- Ne prends pas ce chemin, prends l’autre, tu arriveras beaucoup plus vite.

- Quand je les vis partir, ils paraissaient très gais. Et de cette journée il grava à jamais le souvenir dans sa mémoire.

- Montez à bord.

- Ne descendez pas !

- Puissiez-vous réussir !

- Marcher sur le sable me fatigue.

- Le bateau s’éloigne.

- Si tu es heureuse, je le suis aussi.

- Elle pense à lui.

- Il en parle.

- Elle m’annonce son prochain mariage. Elle connaissait enfin le bonheur de vivre intensément. De hautes statues se dressaient en haut de la colline. Elle a eu un troisième enfant. Tous les trois sont arrivés. Elle a travaillé pour eux toute sa vie.

Arrêtons ce passionnant dialogue, par lequel deux adolescentes, déjà réglées et munies de fort jolies poitrines, tracent à traits sûrs les voies de leur émancipation et de leur destinée.

Il nous faut maintenant régler l’exodos. On dit souvent qu’il n’y a pas de dénouement dans le réel, alors qu’il y en a dans l’œuvre. Ici, les deux peuvent enfin s’accorder. Il faut finir la journée et la lecture, et ces deux fins sont, plus encore qu’homothétiques, parfaitement et simultanément recouvrables l’une par l’autre.

Comme il restera sûrement aux deux participants tout un stock de citations inemployées, souvent rebelles, nous conseillons de terminer par un topos qui fait toujours son effet, le délire onirique d’endormissement mis au point par Joyce. Son hétéroclite aura du moins le mérite d’être en situation, parce que père et fille commencent sûrement à avoir sommeil

- Je voyagerai avec qui je voudrai. Il appelle la nuit de tous ses vœux. Fasse le ciel ! La nuit, il dort. Sous le pont Mirabeau mange un clochard. Nous avons appris avec effroi qu’un cyclone a ravagé Haïti. La nuit descend vite, sous les Tropiques. Alors déjà. Après quand. Depuis toujours. Enfin jamais.

Et, dans cet endormissement, temps idéal où faiblissent les résistances et les pudeurs, où l’on a envie de tout se dire, et de tout se pardonner, Bescherelle peut encore être de bon conseil.

- Mignonne, je crois que tu es en train de t’endormir. Ne dors pas. J’ai encore des bouts de Bescherelle à te raconter.

- Vas-y, vas-y, je ne dors pas...

- On n’a pas beaucoup parlé de Marie. Marie et toi marcherez ensemble. Marie jolie avec sa robe jaune et bleue. Ou bien, tu vas rire, nous parlerons de la mairie. La mairie a été bâtie en 1952.

- Peu importe par qui. On n’a pas besoin de préciser le complément d’agent quand c’est une généralité.

- Ni votre candidat ni le mien ne sera (ou ne seront) élu(s).

- Tant mieux. Tous des pourris...

- On pourrait aussi parler de la cruelle fillette... La cruelle fillette a laissé mourir son poisson rouge.

- C’est normal. Une femme déterminée est efficace.

- J’ai parcouru de vertes prairies, d’abruptes pentes, d’immenses contrées pour l’amour de Marie.

- Encore une nouvelle copine à toi ?

- Ces montagnes, je n’ai jamais pu les oublier. Les loups, affamés, tournaient autour du camp. Peu de neige est tombée cet hiver. Heureusement, il n’a pas plu depuis une semaine. Les Canadiens aiment l’architecture et la littérature. Tu aimerais que je te parle canadien ?

- Tu parles le canadien ?

- Pas du tout, mais je fais semblant. D’ailleurs, je devrais dire le québécois. Je fais semblant de parler québécois, parce que je viens de lire la thèse d’une collègue.

- Allez, je t’écoute.

- Voyons... “Il faut tchéquer dans le dictionnaire” : ça veut dire qu’il faut vérifier. “Il faut ploguer le radiateur si tu veux qu’il marche “ : il faut le brancher. “Je te confisque la balloune parce que sinon tu vas casser l’horloge grand-père”. La balloune, c’est facile, mais l’horloge grand-père, il faudrait traduire par horloge franc-comtoise. “Elle avait les bleus parce que sa mère lui interdisait de faire du necking dans la voiture. Pourtant, elle aimait bien ça, le necking dans le char de son boy. Il faisait beau, on était capable d’être en short. Alors, tous les jeunes, ils frenchaient dans leur voiture. Ils avaient un gros kick.”

- J’ai du mal à suivre, là... J’ai pourtant l’impression que ça devenait intéressant.

- Je te comprends ! C’est l’histoire d’une fille qui a les bleus...

- Elle a des bleus parce que son père la bat ?

- Non, les bleus, c’est le cafard. Elle a le blues. Tu vois, au Québec, ils n’ont pas de complexes, ils traduisent froidement l’américain. Donc, cette fille a le cafard parce qu’elle voudrait se, euh...

- Elle voudrait se faire peloter dans une voiture, ça j’ai deviné. Ils sont sympas avec nous, les Canadiens du Québec, ils appellent ça “frencher” !  C’est l’histoire du gros kick qui est moins claire. Tu ne vas quand même pas me dire qu’un gros kick, c’est un gros...

- Petite dévergondée ! Un gros kick, c’est un fun vert, ou alors un fun noir, c’est-à-dire un gros plaisir, du bon temps.

- D’accord. N’empêche qu’avec un gros kick, on a un plus gros kick, non ?

- Si ta mère t’entendait !

- Oh! tu sais, à elle aussi, je lui parle de ces choses-là ! Allez, maintenant je vais dormir. Je trouve qu’on a eu un gros kick avec Bescherelle, ce soir. J’ai utilisé presque toute ma liste. Il me restait des bouts assez bizarres, attends... tiens, écoute. On rit quelque chose. On rencontre. Sors de là, y me dit. Il dans la cour mange des bananes. Du château a été emparé par l’ennemi. Les touristes ont visité le rayon sécheresse. Non, celle-là, c’est de mon invention ! Vagues aux crêtes blanches poussaient canot pneumatique. La nuit est circulée par les voleurs. Un homme et un enfant beaux comme des dieux s’avancèrent. Celle-là parle sûrement de nous deux. Il achète ses chaussures chez Brailly

- Chez Bally !

- Non, non, je t’assure, il a écrit Brailly.

- Tu vois que j’avais raison, pour les citations. Bescherelle n’ose même pas citer une marque de chaussures, tellement il a la trouille d’un procès. C’est complètement hypocrite : tout le monde entend “Bally”, même quand il écrit “Brailly”. Et nous qui lui volons tous ses exemples... Et à propos de Bescherelle, je me suis renseigné ce matin. C’est encore plus vieux que je croyais. Ils étaient deux frères, Louis Nicolas, dit Bescherelle aîné (1802-1884) et Henri, dit Bescherelle jeune (1804-1852), auteurs d’une Grammaire nationale en 1834, d’un Dictionnaire national en 1843, et d’un autre Dictionnaire national en 1845. C’est étrange, ce “national” qu’ils fourraient partout. Tu m’entends ? Tu dors ?

(Un temps)

J’en avais encore une pleine page, moi aussi, et des bons... Ecoute... “C’est le printemps, les hirondelles arrivent. Quand les cigognes passeront, il fera froid. Julie est une voleuse.” Et puis j’ai Vanessa, Robert, Diane. Et nous n’avons même pas dit que “Pierre boit avec ses amis dans la salle du fond.” J’ai Gaston, Louis XIV, Raymond Queneau. Et encore Martine, Nicole, Médor. Médor, toi qui adores les chiens ! On aurait dit que Médor était un golden retriever noir, ou un Saint-Bernard à poils bleus. Irène, Jacqueline...

Et puis à la page 253, “Madame Martin avoue avoir tué son mari.” Je crois qu’il faudrait qu’on reprenne tous les deux l’enquête. “L’homme s’élança avec ses deux grosses valises bourrées de faux billets sur le quai encombré de voyageurs et de porteurs. En sautant dans le train, son sac tomba par terre. Il était né la nuit de la Saint-Jean. Il s’avança et dit (et d’ailleurs tout le monde s’en doutait) qu’il allait épouser la princesse. Le loup, que la colère gagnait, se leva d’un bond.”

Ou bien, pour rire un peu, une dernière dose de charabia grammatical : “L’ancien terme complément d’attribution est de plus en plus remplacé par un nouveau terme : complément d’objet second (COS) ; on trouve aussi complément d’objet secondaire ou quelquefois complément d’objet indirect second (COIs) ou encore complément attributif.

Second ne veut pas dire que le COS occupe obligatoirement la deuxième place : “La presse a annoncé au monde entier le voyage du pape en Amérique latine”.

En résumé, si Pierre donne du pain aux oiseaux, les différentes grammaires attribueront au COS “aux oiseaux” les symbolisations suivantes, COS, GN2 prép., GN3 prép., GN prép., COI prép., COIs.”

Voilà ! C’était La Grammaire pour tous, ouvrage simple et complet. “Simple et complet” fait partie du titre !

Et puisque tu dors si bien...  les Québécois diraient “dormir comme trois bûches”... puisque tu dors si bien, je t’avouerai que je sais aussi dire “se masturber” en québécois. Tu sais, dans une langue, je crois que les garçons apprennent d’abord les insultes et les mots cochons. Ça se dit “se passer un jack”, “se polir le shaft”, “se donner un up and down”, ou encore “se poigner le willie”, j’aime bien celui-là, se poigner le willie, moitié français, moitié américain !

Voilà, ma douce, tu peux dormir. Pendant ce temps, “Dominique, de ses propres mains, a fabriqué un avion.”

Ça j’y arriverais aussi, je sais très bien faire les avions en papier. Et les cocottes, les bombes à eau pour jeter du quatrième étage sur les passants, les chats qui se déplient quand on souffle dedans par un petit trou. Et je découpe aussi des bonshommes, tu tires sur les jambes, et leur zizi apparaît. Ce qui ne va pas bien, c’est qu’il apparaît de haut en bas, il descend au lieu de monter, mais c’est quand même marrant.

(Rêveur) Dominique, de ses propres mains, a fabriqué un avion.

Et maintenant que j’y pense, je trouve justement que Dominique, le garçon de 5ème, te téléphone de plus en plus ! Dominique, celui qui fait du volley...

Non ?

(Un temps)

Tu sais, toutes ces copines que j’ai... il n’y en a pas tant que ça... Au fond, je suis toujours amoureux de ta mère. Mais tu gardes cela pour toi, hein ? Surtout, tu ne lui dis rien, le week-end prochain. Tu ne lui dis rien du tout.

Puis, après un temps d’émotion, les deux derniers bouts de Bescherelle, dont tout père digne de ce nom aura toujours su où les placer, au bout justement.

Au beau milieu de l’histoire, l’enfant s’endormit. Repassez tout à l’heure, pour l’instant il dort.

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UNE_CRISE_DE_RECRUTEMENT.html